Kevin ROUILLARD
Extrait (tôle, choc) Barricade

Commissariat 
Vincent Gobber
Exposition du 24 juin au 22 juillet 2017

« La masse fermée renonce à s’accroître et s’attache surtout à durer. Ce qui frappe d’abord en elle est la limite. La masse fermée assure ses assises. Elle se donne son lieu en se limitant ; l’espace qu’elle occupera lui est assigné. Il est comparable à un récipient dans lequel on verse un liquide, la quantité de liquide est connue. Les accès de cet espace sont comptés, on ne peut y pénétrer n’importe comment. La limite est respectée. Elle peut consister en pierre, en solides murs. »
Elias Canetti, Masse et Puissance

Des panneaux d’acier, alignés côte à côte, recouvrent les murs (on dirait que l’on a barricadé des fenêtres, et ce pour très longtemps) : à la faveur de la répétition, ils forment une masse. Une masse de fer, une petite foule figée et compacte nous entoure. Nous cerne. La barricade procède du retranchement, de la tranchée. Et d’un futur combat. Les trois modules identiques – trois fois sept – correspondent très étrangement à l’unité militaire de la section d’infanterie de l’armée de terre française : trois groupes de combat composés de sept soldats*. Cette figure exposée est donc une figure de puissance. Aussi quelque chose d’hostile plane dans l’atmosphère : ces boucliers protègent-ils ou ménagent-ils une menace ? Sommes-nous du bon côté de la barricade ? De fait, la foule des visiteurs que sommes sera toujours moins concentrée, plus dispersée et plus fragile que la barricade d’acier. Nous ne pouvons sérieusement espérer peser en cas d’affrontement. La barricade fait bloc, fait masse (et l’on ne « fait masse » généralement que contre quelque chose ou quelqu’un). La rencontre de l’artiste et du lieu suffit d’ailleurs à nous convaincre de la nature militaire de cette masse : comment interpréter cette barricade autrement que comme une réponse à l’assaut de la menuiserie ?

Cette masse de fer répond à la question angoissante, elle aussi, de la production. D’une production comptable des moyens de l’industrie et donc d’une production de masse. L’artiste, étant un producteur, se plie aux exigences de l’industrie : produire le maximum dont il est capable. S’il n’est pas soumis aux exigences de rendement, il se place dans une logique d’épuisement : épuisement d’une forme, d’un geste, d’un matériau, d’un espace. Édifier une masse, c’est éprouver, forcément. La masse de fer nous renseigne donc aussi spontanément sur le travail, la discipline, l’effort de manufacture, de manutention et d’ingéniosité. La masse de fer ne renseigne pas seulement sur sa propre puissance, mais aussi sur la puissance ouvrière. Elle est le fruit du travail de l’artiste qui se constitue comme masse laborieuse – à lui tout seul. Cette exposition nous invite donc à considérer ces figures : celles de l’artiste-ouvrier, de l’atelier- usine. Endossées par Kevin Rouillard et présentes dans l’exposition, ces figures soulignent le nécessaire dépouillement de la singularité que l’Art exige.

Frédéric Montfort, 2017

* INF 202 : Manuel d’emploi de la section d’infanterie, 18 juin 1999.


“The closed mass renounces to increase and focuses above all on lasting. What strikes first in it is the limit. The closed mass ensures its foundations. It gives itself its place by limiting itself; the space it will occupy is assigned to it. It is comparable to a container in which a liquid is poured, the amount of liquid is known. The accesses to that space are counted, you can’t just enter it. The limit is respected. It can be stone, solid walls.”
Elias Canetti, Mass and Power

Steel panels, lined up side by side, cover the walls (it seems that we barricaded windows, and this for a very long time): through repetition, they form a mass. A mass of iron, a small crowd frozen and compact surrounds us. Surrounds us. The barricade proceeds from the entrenchment, from the trench. And a future fight. The three identical modules – three times seven – correspond very strangely to the military unit of the infantry section of the French army: three combat groups composed of seven soldiers*. This exposed figure is therefore a figure of power. Also something hostile hovers in the atmosphere: do these shields protect or protect a threat? Are we on the right side of the barricade? In fact, the crowd of visitors will always be less concentrated, more dispersed and more fragile than the steel barricade. We cannot seriously hope to weigh in case of confrontation. The barricade makes block, makes mass (and one «makes mass» generally only against something or someone). The meeting of the artist and the place is enough to convince us of the military nature of this mass: how to interpret this barricade other than as a response to l’Assaut de la menuiserie ?

This mass of iron answers the agonizing question of production. An accounting production of the means of industry and therefore of mass production. The artist, being a producer, bends to the requirements of the industry: produce the maximum he is capable of. If it is not subject to performance requirements, it is placed in a logic of exhaustion: exhaustion of a form, a gesture, a material, a space. To build a mass is to experience, necessarily. The mass of iron therefore also informs us spontaneously about work, discipline, the effort of manufacture, handling and ingenuity. The iron mass not only informs about its own power, but also about the workers’ power. It is the fruit of the work of the artist, who is constituted as a laborious mass – on his own. This exhibition invites us to consider these figures: those of the artist-worker, the workshop-factory. Endorsed by Kevin Rouillard and present in the exhibition, these figures underline the necessary stripping of the singularity that Art demands.

Frédéric Montfort, 2017

kevinrouillard.fr
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