Karim Kal, Gravats 5, 2023

Karim Kal
Circuit kabyle

Commissariat
Vincent Gobber
Exposition du 13 mai au 8 juillet 2023
Vernissage le vendredi 12 mai à partir de 18h
L’exposition succède à la résidence dont a bénéficié l’artiste en décembre dernier à L’Assaut de la menuiserie, dans le cadre de son projet Haute Kabylie rendu possible grâce à la Fondation des Artistes. L’Assaut l’a ensuite soutenu pour la création d’une nouvelle série de photographies intitulée Gravats, et des mécènes privés sont également intervenus avec une aide à la production. Karim Kal a été désigné lauréat du Prix de la Fondation Henri Cartier-Bresson pour son projet Haute Kabylie en juin 2023.

Karim Kal, Circuit kabyle

Depuis les années 2010, Karim Kal crée une œuvre silencieuse et dépeuplée, qui rappelle l’étrange et impersonnelle méthode de l’écrivain et journaliste Philippe Vasset. Dans Un Livre blanc¹ l’auteur explore Paris en se référant aux zones blanches d’une carte IGN, lieux de refuge d’une pauvreté volontairement ignorée. Dans sa série Gravats², qui formalise le début du projet Haute Kabylie récompensé par la Fondation Henri Cartier-Bresson en juin 2023, Karim Kal reste fidèle à ses clairs-obscurs aux effets surréalisants. Il s’y retrouve des références présentes dans ses œuvres précédentes, telles ses photographies de projecteurs sur les toits d’immeubles en périphéries lyonnaise et parisienne³, évoquant des astres étranges dans le ciel ou des planètes fictives. Parfois, certains Terrains vagues⁴ rappellent la surface lunaire et l’artiste lui-même évoque volontiers la vision d’un ciel étoilé s’effondrant⁵. Ce déplacement d’univers quotidiens vers la science-fiction se présente comme une caractéristique de son œuvre, références subtiles à Thomas Ruff et Hiroshi Sugimoto⁶. Pour les Gravats, Karim Kal a eu recours à la photographie numérique en studio pour sublimer de simples petits morceaux de briques : débris de constructions d’habitations, collectés dans les hauteurs de Tizi Ouzou et rapportés en France. Par des effets d’éclairage et de contre-éclairage sophistiqués, ces déchets habituellement négligés acquièrent de façon inattendue une présence autre, une dimension quasi cosmique.

Au cours de la dernière décennie, Karim Kal a délaissé le genre du portrait de ses débuts, pour se concentrer sur les espaces publics. Fidèle à son protocole, il arpente de nuit ces paysages capturés avec une technique rigoureuse à la chambre : vitesse d’obturation rapide accompagnée d’éclairages artificiels structurant les équilibres lumineux. Tout comme le photojournaliste, il sait évaluer les précautions à prendre pour obtenir l’image souhaitée. Cependant son approche et sa technique diffèrent, ainsi se positionne-t-il entre des champs d’expérimentations artistiques et documentaires. Dans ses images le plus souvent minimalistes, il se limite à un unique premier plan ou décale son motif en marge de la composition. Notre attention se fixe sur les larges zones obscures, sur l’indicible…

Dans ces paysages nocturnes, malgré l’absence manifeste de figures humaines, demeurent des traces de la présence des habitants. Au cœur de ces espaces publics se posent des questions sociétales. Karim Kal qui revendique l’influence du livre Surveiller et Punir de Michel Foucault, observe l’histoire, les cultures et les imaginaires caractéristiques d’un pays et ses habitants. Son parcours d’artiste s’est fondé en partie sur la question du rapport à l’autre, rencontré dans différents contextes : hôpitaux, prisons, foyers d’accueil ou encore centres d’hébergement et de réinsertion. Les notions d’identités territoriales abordées en Guyane⁷ et plus régulièrement lors de séjours en Algérie sont une autre composante de son travail. Karim Kal crée un corpus d’œuvres qui reflètent habilement les relations entre ces deux nations de part et d’autre de la Méditerranée, les similitudes mais aussi les différences de perceptions liées par un passé commun hérité de l’ancien régime colonial.

Gravats est une avancée supplémentaire vers l’abstraction et se situe dans la lignée de sa série précédente commandée par la BNF⁸, où les objets collectés dans le quartier de la Guillotière à Lyon – emballage, tesson de bouteille, gant de travailleur – occupent le centre de la composition. L’artiste sublime de petits morceaux de brique, résidus de construction d’habitations de cellules familiales, rend compte à travers leur matérialité des multiples temporalités qui les traversent. Ces matériaux portent encore en eux les traces des actions qui les ont façonnées. Que la fabrication de ces briques creuses provienne d’une PME locale ou d’une entreprise publique, les murs qu’elles ont servi à ériger ont très certainement été financés en partie par la diaspora algérienne en Europe. Avec cet acte légitime et poétique, ces déchets effectuent le circuit inverse au flux économique traditionnel et s’inscrivent dans le champ symbolique et culturel européen. Ces matériaux de construction devenus des rebuts ébréchés se transforment en autant de petits fragments d’histoire.

Vincent Gobber, mai 2023
Commissaire de l’exposition
Directeur de l’Assaut de la menuiserie

Notes
1. Philippe Vasset, Un Livre blanc, Fayard, Paris 2007
2. Karim Kal, Gravats, 2023, série réalisée avec le soutien de l’Assaut de la menuiserie
3. Karim Kal, série Logements sociaux, Évry et périphérie de Lyon, 2011-2012
4. Karim Kal, Terrain vague 4, série Terrains vagues, périphérie lyonnaise, 2013-2014
5. Vincent Gobber, entretien avec Karim Kal, décembre 2022
6. Thomas Ruff, Les Étoiles, 1990 ; Hiroshi Sugimoto, Theaters et Drive-in Theaters, 1993
7. Karim Kal, Cayenne, 2005
8. Karim Kal, Proxi, quartier de la Guillotière à Lyon, 2022-2023

Lien:
dda-ra.org/fr/oeuvres/kal

The exhibition follows the artist’s residency at L’Assaut de la menuiserie last December, as part of his Haute Kabylie project made possible by the Fondation des Artistes. L’Assaut then supported him in the creation of a new series of photographs entitled Gravats, and private sponsors also stepped in with production assistance. Karim Kal was awarded the Henri Cartier-Bresson Foundation Prize for his Haute Kabylie project in June 2023.

Karim Kal, Kabyle circuit

Since 2010, Karim Kal has been creating a silent, depopulated body of work, reminiscent of the strange, impersonal method of writer and journalist Philippe Vasset. In Un Livre blanc, the author explores Paris by referring to the white areas of an IGN map, places of refuge for a poverty that is deliberately ignored. In his Gravats series, which marks the start of the Haute Kabylie project awarded by the Henri Cartier-Bresson Foundation in June 2023, Karim Kal remains faithful to his surrealist chiaroscuro effects. His work includes references found in his earlier works, such as his photographs of spotlights on the roofs of buildings on the outskirts of Lyon and Paris, evoking strange stars in the sky or fictitious planets. Sometimes, certain Terrains vagues recall the lunar surface and the artist himself readily evokes the vision of a collapsing starry sky. This shift from everyday worlds to science fiction presents itself as a characteristic of his work, subtle references to Thomas Ruff and Hiroshi Sugimoto. For Gravats, Karim Kal used digital studio photography to sublimate simple little pieces of brick: debris from housing construction, collected in the heights of Tizi Ouzou and brought back to France. Through sophisticated lighting and backlighting effects, these usually neglected scraps unexpectedly acquire a different presence, an almost cosmic dimension.

Over the past decade, Karim Kal has moved away from the portraiture genre of his early days, concentrating instead on public spaces. True to his protocol, he surveys these landscapes at night, capturing them with a rigorous camera technique : rapid shutter speeds accompanied by artificial lighting to structure the light balance. Like the photojournalist, he knows how to assess the precautions to be taken to obtain the desired image. However, his approach and technique differ, and he positions himself between artistic and documentary fields of experimentation. In his mostly minimalist images, he limits himself to a single foreground or shifts his motif to the margins of the composition. Our attention is drawn to the large dark areas, to the unspeakable…

In these nocturnal landscapes, despite the conspicuous absence of human figures, traces of the inhabitants’ presence remain. At the heart of these public spaces lie societal issues. Karim Kal, who lays claim to the influence of Michel Foucault’s Surveiller et Punir, observes the history, cultures and imaginaries characteristic of a country and its inhabitants. His career as an artist has been based in part on the question of his relationship with others, encountered in a variety of contexts: hospitals, prisons, hostels and rehabilitation centers. Notions of territorial identities tackled in Guyana and more regularly during stays in Algeria are another component of his work. Karim Kal creates a body of work that skilfully reflects the relationship between these two nations on either side of the Mediterranean, the similarities but also the differences in perceptions linked by a shared past inherited from the former colonial regime.

Gravats is a further step towards abstraction and follows in the footsteps of his previous series commissioned by the BNF, in which objects collected in Lyon’s Guillotière district – packaging, bottle shards, a worker’s glove – occupy the center of the composition. The artist sublimates small pieces of brick, left over from the construction of family cell dwellings, giving an account through their materiality of the multiple temporalities that run through them. These materials still bear the traces of the actions that shaped them. Whether these hollow bricks were manufactured by a local SME or a public enterprise, the walls they were used to erect were most certainly financed in part by the Algerian diaspora in Europe. With this legitimate and poetic act, this waste material reverses the traditional economic flow and becomes part of the European symbolic and cultural field. These building materials, now chipped scraps, are transformed into small fragments of history.


Le bureau de l’Assaut de la menuiserie remercie pour leur soutien :
- la DRAC Auvergne-Rhône-Alpes
- la Région Auvergne-Rhône-Alpes
- la Ville de Saint-Étienne / Saint-Étienne Métropole

- les donateurs privés, engagés dans une aide à la production des photographies de Karim Kal

- les stagiaires Jérémy Freyermuth et Youn Voisin pour leur implication

- La Fondation des Artistes est partenaire du projet